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Coup De Projecteur Sur Le Quotidien De Professionnelles Prises Entre Leur Foyer Et Leur Métier

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Dans le contexte africain et sénégalais, en particulier, le journalisme est plus contraignant pour les femmes que pour leurs homologues hommes. Épouses et mères de familles, elles doivent faire face à la pression de la famille qui les veulent à certaines heures à la maison pour s’occuper de la famille. Or, leur métier est tel qu’à n’importe quelle heure, on peut se retrouver hors de chez soi pour opérer :  départ plus ou moins matinal et retour tardif à la maison. Et ça tous les hommes ne s’en accommodent pas et le font savoir explicitement. Il faut que les femmes bataillent pour résister à des critiques et des remontrances. Dans ce dossier  nous avons interrogé quelques femmes qui racontent leurs expériences compliquées. En quête d’équilibre, elles n’ont pas envie de choisir entre leur métier et leurs foyers.

À 30 ans, Tening Thiaré a fait le pari d’exercer sa profession de journaliste de terrain tout en l’alliant à sa vie de mère de famille. Une alchimie pas aisée, quand on sait le poids physique et moral que cet exercice a sous les pesanteurs sociétales sénégalaises. Ce qui devait être un boulet de canon qu’elle traîne en l’occurrence est devenu une source de motivation et de dépassement de soi pour elle. Combative, elle a su mobiliser toutes les ressources nécessaires pour relever le défi, malgré les difficultés, les réprobations et les appréhensions de la société, qui est toujours prompte à poser un regard singulier sur les femmes mariées avec une activité professionnelle intense et exigeante comme le journalisme.

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Vivre sa passion, un chemin de croix

Née dans une famille conservatrice où l’éducation religieuse, la fréquentation de l’école coranique est primordiale, rien ne prédestinait Tening Thiaré au métier de journaliste. Rien que pour fréquenter l’école publique, elle a dû batailler ferme et faire preuve d’une combativité sans précédent, sous l’aile protectrice de sa tante.  » C’est sur mon insistance qu’elle a été inscrite à l’école élémentaire du quartier, parce que j’avais très tôt déceler en elle un amour précoce des études. Le sérieux et l’enthousiasme qu’elle montrait au moment d’aller en cours, ont motivé cet engagement personnel que j’ai pris pour l’aider à gravir progressivement tous les paliers de son cursus », témoigne Ndéye Siré Ndiaye avec un brin d’émotion dans la voix.

En 2015, Tening Thiaré obtient sa Licence en Journalisme- Communication et Multimédias à l’Institut Supérieur de l’Entrepreneuship et de Gestion ( ISEG). Sous l’impulsion du journaliste Jean Meissa Diop, son formateur, Tening Thiaré enchaîne les stages au sein des rédactions pour affiner sa plume, notamment à Walf  » Grand Place » et au quotidien « Populaire ». Après 8 mois d’exercice sur le terrain, elle obtient sa première embauche comme reporter. » À Dakar, c’était plus aisé car j’étais encore célibataire, bien qu’il m’arrivait de travailler  jusqu’à des heures tardives à la rédaction, il suffisait d’un seul coup de téléphone pour rassurer mes tuteurs, en plus un véhicule du service me ramener toujours à la maison à la descente« , confie-t-elle, nostalgique de ces temps d’insouciance.

« Rédactions et stations régionales, la percée des femmes » 

Avec une rédaction centrale composée majoritairement de femmes et des correspondantes régionaux, à l’intérieur du pays, Arouna Déme, le rédacteur en chef  du quotidien Vox Populi,  organe où exerce Tening Thiaré,  estime qu’il a toujours misé sur les femmes. Ce qui ne rime pas avec favoritisme en faveur de ces dernières. « Elles sont au nombre de 6 au niveau de Dakar plus les deux que nous avons à Thiés et Kaolack. Nous faisons de notre mieux pour les accompagner sur le plan matériel, à les assister sur le plan professionnel, mais il n’y a ni compassion encore moins de faveur, dans le cadre du travail.  Nous faisons abstraction de leur condition d’être femme », argue M. Dème.

Pour ce patron de presse, cette  politique favorable à la mise en orbite des femmes, les pousse à donner le meilleur d’elles même en faisaient mentir les stéréotypes et les clichés  ô combien tenaces sur la capacité des femmes.

’De leur côté, cette responsabilisation est comme un point d’honneur, elles s’investissent énormément. C’est un cliché de croire que les hommes sont meilleurs, dans mon expérience professionnelle, elles ont été les meilleures collaboratrices que j’ai eues’’.

Du haut de ses 24 ans d’expérience dans le métier, Awa Thiao, Cheffe de station à la Sud Fm de Kaolack, martèle que le métier de journaliste comme tous les autres a ses contraintes, mais il suffit d’avoir une organisation personnelle pour s’en sortir. ‘’Ce n’est pas évident pour une femme de quitter le domicile, de laisser son mari et ses enfants pour passer de longues heures au travail, mais aujourd’hui, il faut allier vie familiale et vie professionnelle car Il n’y a même pas de choix à faire entre les deux’’, admet Awa. Qui a su trouver  un mode d’organisation afin de s’accommoder aux exigences de sa profession et son statut de femme et mère de famille.  ‘’Quand nous avons une famille à gérer, le personnel domestique ou des parents proches disponibles sont d’un grand apport sinon nous courons vers des difficultés. Pour la restauration de la maison, il m’arrivait de profiter des week-ends pour cuisiner quelques plats que nous gardions dans un réfrigérateur, au moment de manger, avec un four à micro-ondes pour réchauffer, les enfants pouvaient s’en tirer facilement. » Téning a sans doute dû trouver elle aussi sa formule. Autrement elle aurait du fil à retordre avec sa responsabilisation au sein de son organe de presse.

La consécration d’une passionnée

En avril 2017, Téning Thiaré a été nommée correspondante du quotidien  » Vox Populi « à Kaolack. Un nouveau défi dans son cheminement dans le journalisme. Après quelques mois d’adaptation dans son nouvel environnement, elle se marie en août 2017. De nouvelles responsabilités et de nouveaux défis dans sa vie surtout avec l’arrivée de son premier enfant. « Moins d’un an après mon mariage, j’ai eu un enfant, moi qui avait déjà des tensions dans mon ménage, je venais encore d’avoir un poids supplémentaire sur les épaules’’ Mais il y a toujours une solution pour tenir le coup. « Ma tante gardait mon enfant, elle l’entretenait, lui donnait à manger mais cela n’empêchait pas       ma belle-famille de réagir négativement au rythme de mon activité professionnelle » se confesse -t-elle.

Avec le dynamisme de l’information dans la région, Téning n’a jamais du repos. Elle doit sillonner la région pour chercher de l’information et out cela n’est pas sans risque sur la vue de son couple étant jeune mariée. » Des risques j’en prenais quotidiennement à Kaolack, car avec l’immensité de la région, j’étais obligée de faire de longs voyages pour couvrir des événements comme la campagne électorale, la visite des ministres de la République dans la zone ou pour les besoins de mes reportages’’, explique Téning. D’ailleurs son téléphone  est sous tension permanente à cause des appels incessant de son époux qui réclame son épouse en toute légitimité. Parfois la non disponibilité du véhicule ajouté la pression de son mari constitue un stress énorme à gérer. ‘’Je recevais des dizaines d’appels de mon mari qui me demandait sans cesse l’heure de mon retour, le lieu où je me trouvais. L’indisponibilité d’un véhicule de fonction était aussi un autre hic, à des heures tardives, j’étais obligée de prendre des conducteurs de motos ou des taximen inconnus pour rallier la maison familiale’’, relève la journaliste. Une fois rentrée chez elle, la journée n’est pas terminée, il faut traiter l’information alors que les taches domestique aussi attendent.  Je rentrais exténuée, même pour écrire mon papier et l’envoyer, je faisais des efforts inimaginables, tout cela avec les remontrances et remarques du chef de famille  » raconte-t-elle comme si elle vivait instantanément la même situation.

Quand la vie professionnelle et conjugale s’étrillent

Awa Thiao, Cheffe de station à Sud Fm Kaolack insiste sur l’apport matériel que les rédactions doivent mettre à la disposition des correspondantes pour leur permettre de faire convenablement leur travail.  » Dès fois, les organisateurs des événements à couvrir peuvent mettre un véhicule à la disposition du journaliste, si tel n’est pas le cas, nous ne lésinons pas sur les moyens au niveau de notre groupe de presse. Nous prenons notre taxi qui va nous attendre jusqu’à ce qu’on finisse notre travail. Il m’arrivait dans les années 2000, de rallier des villages comme Ndiayene Kadd, commune de Lour, département de Koungheul, situé à plus de 100 kilomètres de Kaolack, pour faire des reportages, mais à chaque fois un véhicule nous attendait toute la journée, l’essentiel était de présenter des factures justificatives à la Comptabilité  »

Pour Ndéye Ciré Ndiaye, la tante de Tening Thiaré, le mariage a engendré un changement dans la vie professionnelle de sa nièce surtout avec la grossesse et la naissance de son enfant. « Elle a commencé à avoir de petites mésententes avec son mari parce qu’elle était obligée de rentrer à des heures tardives, de voyager à des centaines de kilomètres dans la région de Kaolack pour faire ses reportages ou de sortir nuitamment pour couvrir des cas d’incendies ou d’accidents mortels dans la zone. Mais, je lui est toujours suggérée d’user de la diplomatie et du tact pour apaiser toutes tensions dans son ménage. Son mari aussi n’a pas été insensible aux conseils que je lui donnais et des responsabilités inhérentes au métier choisi par sa femme  » nous confie-t-elle encore.

« En 2000, lors des élections présidentielles, il m’arrivait d’aller sur le terrain jusqu’à des heures tardives, avec des meetings qui tiraient en longueur et qui se terminaient à 2 heures ou 3 heures alors que j’avais un bébé de 6 mois. C’est mon mari qui m’accompagnait avec son véhicule, il m’attendait à côté avec notre enfant, à chaque moment, je revenais dans le véhicule pour allaiter et repartir continuer mon travail. À la fin du meeting, nous rentrions ensemble à la maison. J’ai eu de la chance d’avoir un conjoint qui me comprenait et qui m’aidait quotidiennement, et ce n’est pas le cas pour tout le monde  » reconnaît encore Awa Thiao.

Le rédacteur en chef du quotidien  » Vox Populi « rappelle qu’une femme peut être mère de famille sans que cela ne gêne son travail.  Pour lui tout est question d’engagement et d’organisation. « Tening Thiaré, avant d’être notre correspondante à Kaolack, a travaillé au niveau de la rédaction centrale à Dakar. Elle s’est mariée et a eu un enfant après sa formation mais sa nouvelle situation ne s’est jamais fait sentir sur son rendement, elle est toujours entreprenante. Au-delà du factuel, des comptes comptes rendus, elle propose de solides dossiers, des reportages de hautes factures. Vous savez, dans ce métier,  chacun vient aussi avec son éducation, et que tout est question de sincérité professionnelle » révèle l’expérimenté journaliste Arouna Déme.

« Rien n’est donné sur un plateau d’argent, il faut prendre ses responsabilités, faire preuve de hargne et d’abnégation pour aller de l’avant. Il y a des femmes comme moi qui ont démarré comme reporters et qui sont aujourd’hui des rédactrices en chef ou Cheffe de station régionale, l’essentiel est de donner le meilleur de soi-même pour qu’on ait confiance en toi afin de te confier des responsabilités. Le fait d’être femme ne nous confère aucune forme d’avance, il faut se bousculer avec les hommes sur le terrain et faire ses preuves pour percer. Il ne faut pas qu’on ait des sujets de reportages destinés typiquement aux hommes ou aux femmes, il faut qu’on ait juste des sujets de reportages, choisissons les plus difficiles pour les faire  » rassure la doyenne Awa Thiao.

Renforcée par les dures épreuves de la vie qu’elle a traversées dans l’exercice de sa profession, Tening Thiaré ne baisse pas les bras. Au contraire, elle veut  passer son Master en Journalisme, Communication et Multimédias pour prendre plus de responsabilités au niveau de sa rédaction. Ce qui, à ses yeux fait défaut dans la presse sénégalaise. « Des femmes directrices de groupe, rédactrices en chef, il en manque dans le paysage médiatique du pays. Les femmes occupent toujours des postes de reporters ou de correspondantes, je me demande ce qui les empêchent à percer dans le milieu. Moi mon vœu le plus sincère, mon ambition je veux dire est de mettre sur pied mon propre groupe de presse et la manager d’une main de maître » conclut-t-elle résolument, le regard tourné vers l’avenir.

Babacar Touré

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