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Santé

« Abdoulaye Faye s’est sacrifié pour le PDS mais n’a presque rien eu en retour »

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Le Témoin- Comment avez-vous accueilli la nouvelle de la mort d’Abdoulaye Faye dont vous avez été très proche durant plus de 30 ans ?

Pape Samba Mboup – Avec beaucoup de tristesse ! Certes, je m’attendais un peu à cette fin inéluctable au vu de l’aggravation de sa maladie ces derniers temps. En effet, je me rendais à son chevet tous les jours depuis que la maladie qui allait l’emporter l’a attaqué. J’avais vu la maladie la vaincre progressivement. Je m’étais donc un peu préparé à cette mort, surtout que son médecin traitant m’avait prévenu qu’il n’y avait plus grand-chose à faire pour lui. Il n’empêche, le coup est très rude pour moi…

Vous avez dû ressentir un grand vide avec cette disparition…

Avec la mort d’Abdoulaye Faye, c’est en effet une part de moi-même qui est partie. C’était mon professeur, mon formateur en politique, mon mentor. Je ne suis pas le seul à avoir bénéficié de ses précieux enseignements et de ses qualités de stratège. A part moi, il y avait aussi feu Wally Ndiaye, Cheikh Tidiane Touré, Modou Ka, Jacques Diaz, Ibou Diop et tant d’autres qui ont été formés par lui politiquement. On constituait un groupe de choc qui ne reculait jamais lors des confrontations. Abdoulaye Faye était toujours devant, en première ligne, et nous on suivait.

Vous qui l’avez connu durant les années de braise de l’opposition avant de continuer à le fréquenter lorsque le Parti démocratique sénégalais (Pds) est parvenu au pouvoir, pensez-vous qu’Abdoulaye Faye a été payé à la mesure de son engagement ?

Non ! Il n’a rien eu en retour. En tout cas au regard de tous les sacrifices qu’il a consentis pour ce parti. Cela, je l’ai dit lors de la cérémonie officielle d’hommage, en présence de la délégation gouvernementale et des principaux responsables du Pds. Durant sa maladie, tout le monde l’a abandonné alors pourtant qu’il était un des véritables artisans de l’alternance survenue en 2000. C’était un homme-orchestre, un stratège, un homme compétent sur toutes les questions politiques, la mémoire du Parti démocratique sénégalais. Me Abdoulaye Wade ne pouvait pas rester dix minutes sans demander « appelez-moi Abdoulaye Faye ! » Car, Laye Faye savait tout dans le parti. C’était un inconditionnel du secrétaire général national et il était prêt à mourir pour lui. Il faisait sans réfléchir tout ce que Wade lui ordonnait et s’il ne pouvait pas le faire, il pleurait. Il ne pouvait rien lui refuser. Il ne s’est jamais plaint malgré les coups bas dont il a été victime. On l’a diabolisé et liquidé de la présidence du conseil régional de Dakar et de celle du groupe parlementaire du parti à l’Assemblée nationale à la suite de complots mais nul ne l’a jamais entendu se plaindre. Il avait supporté le coup stoïquement. A un moment donné, on l’a mis en mal avec Wade qu’il adorait, vénérait et déifiait presque. Tel était Abdoulaye Faye. Un homme d’engagement, de devoir et de sacrifices, un homme prêt à tout pour le triomphe du Pds.

Dans quelles circonstances l’aviez-vous connu ?

En février 1988, j’étais parti assister au meeting de clôture du candidat Abdoulaye Wade à la place de l’Obélisque. A l’époque, je ne militais dans aucun parti politique mais je n’étais pas content de la situation de mon pays. C’est par curiosité, donc, que je m’étais rendu à ce meeting. Il y avait un monde fou. Wade est arrivé entouré d’Amath Dansokho et Abdoulaye Bathily. Dans son discours, il a déclaré qu’il était sûr de gagner mais que sa victoire allait être volée par le régime en place. Il a donc demandé, dans cette éventualité, à tous ses militants et électeurs de se retrouver le lundi suivant, lendemain du scrutin, pour protester contre le coup de force électoral éventuel. Le jour du vote, au moment du dépouillement, je me suis rendu dans quelques centres de vote à Grand-Yoff, Derklé et Dieuppeul. Partout, Maître Abdoulaye Wade avait gagné largement. Quelle ne fut donc ma surprise et ma colère lorsque, suivant la lecture des résultats le soir à la Télé par Mme Sokhna Dieng, j’ai vu que ceux annoncés pour les centres que j’avais visités donnaient une large victoire au candidat Abdou Diouf ! Cela m’a fait très mal et je n’ai pas dormi cette nuit-là. Le lendemain, je me suis donc rendu à la place de l’Obélisque pour répondre à l’appel de Me Abdoulaye Wade. Le rassemblement avait été interdit et les forces de l’ordre quadrillaient le secteur. En m’approchant de la permanence du Pds, j’ai aperçu quelqu’un qui tenait un bloc-notes et qui écrivait. Arrivé à sa hauteur, j’ai entendu les policiers le sommer de circuler. Il a refusé en disant qu’il faisait son travail de journaliste. Les bérets rouges du GMI l’ont donc interpelé avant de l’embarquer dans leur camion. Ils m’ont demandé de vider les lieux en faisant valoir que tout rassemblement était interdit. J’ai objecté que nous n’étions que deux, le Monsieur qu’ils venaient d’interpeler et moi, et que ce n’était donc pas un rassemblement. Ils m’ont dit « Ah bon, tu fais l’intellectuel, on t’embarque ! » Dans le camion, j’ai retrouvé le journaliste — qui n’était autre que Mamadou Oumar Ndiaye — et on lui a demandé d’écarter les jambes afin que je vienne m’asseoir entre les deux. Plus tard, on m’a demandé moi aussi d’écarter les miennes et un autre est venu s’y insérer. Ainsi de suite jusqu’à ce que le camion soit plein. Il y avait là des étudiants, des lycéens, des chômeurs etc. Direction : le commissariat central de Dakar où on nous a débarqués avant de nous confier à un inspecteur de police que tout le monde appelait Walker. Sous ses dehors sévères, c’était un homme qui avait très bon cœur qui nous a traités de manière paternelle pendant nos trois jours de garde-à-vue. Puis, on nous a déférés au parquet où on nous a placés sous mandat de dépôt. Il faut dire qu’aussi bien au commissariat central qu’en prison, Mamadou Oumar Ndiaye et moi nous nous sommes érigés en défenseurs des gosses interpelés en même temps que nous. Nous nous sommes opposés à ce qu’on les rase avec des tessons de bouteille comme cela avait été fait aux autres manifestants qui avaient eu le malheur d’être arrêtés par les gendarmes. C’est pourquoi, ces gosses m’avaient nommé chef de chambre. C’était là mon premier grade politique ! A ce titre, j’étais chargé, tous les matins, de faire le partage des rations de pain et du kinkélibah qu’on nous donnait. Ainsi que celui du fameux « diakan », ce riz à ce point dur qu’on s’y cassait les dents.

Oui, mais vous n’avez toujours pas parlé d’Abdoulaye Faye…

J’y viens ! Jugés devant le tribunal correctionnel, nous avons bénéficié d’une relaxe pure et simple. Mais en prison, Mamadou Oumar Ndiaye m’avait longuement parlé du Pds, en me demandant d’y adhérer. « Tu vois, toi qui ne milite dans aucun parti, on t’arrête de manière arbitraire et on te met en prison en même temps que nous. C’est justement cette injustice que nous combattons ». Il m’avait convaincu. A notre sortie de prison, étant donné que lui, avait fort à faire en tant que rédacteur en chef de « Sopi », il m’avait mis en rapport avec Abdoulaye Faye qui était le responsable de la 4ème fédération qui couvrait le secteur de Dieuppeul, Derklé, Grand-Yoff etc. Et puisque j’habitais dans cette zone, c’est donc tout naturellement qu’il m’a orienté vers Abdoulaye Faye qui m’a accueilli à bras ouverts. A l’époque, du fait de l’état d’urgence, la permanence nationale était fermée mais à la Cité Marine, où habitait Abdoulaye Faye, les réunions étaient permanentes. C’est donc dans ces circonstances que j’ai connu Abdoulaye Faye. Depuis lors, nous ne nous sommes jamais quittés jusqu’à sa mort… A la suite de mon adhésion au Pds, tous les matins, j’allais le chercher pour qu’on se rende ensemble au Palais de justice où se tenait le procès de Me Abdoulaye Wade arrêté alors que nous étions en prison.

Et qu’est-ce qui vous a le plus marqué en Abdoulaye Faye durant vos plus de trente années de compagnonnage ?

En 1988, après la fameuse audience que lui avait accordée le président Diouf— celle-là au sortir de laquelle le secrétaire général national avait dit qu’ils avaient « parlé de tout avec un grand T » —, Me Wade était parti en France pour une très longue période. Le parti avait sombré dans la léthargie. Abdoulaye Faye a entrepris d’y remédier en initiant un programme d’animation. Pour cela, il avait créé le Directoire politique, une structure qui n’existait pas dans les statuts du parti et qui était composée principalement des responsables que j’ai cités tout à l’heure. Le but du Directoire, c’était d’animer et de massifier le parti à travers des conférences, des thé-débats et autres organisés aussi bien à Dakar qu’à l’intérieur du pays. Devant le succès de nos activités, certains ont téléphoné à Wade pour lui dire qu’Abdoulaye Faye voulait récupérer le parti. Wade l’a appelé pour le tancer vertement. Pourtant, quelques semaines plus tard, il a compris ce que nous faisions et a de nouveau appelé Abdoulaye Faye pour le féliciter chaleureusement. Car, Abdoulaye Faye était un grand général. Il n’avait pas son pareil pour organiser des manifestations. A chaque fois qu’il y en avait une, notre groupe se réunissait en secret dans une salle de classe, on sortait une carte de la ville, on repérait les endroits stratégiques et on se répartissait les missions. Ce qui fait qu’il y avait toujours une manifestation dans la manifestation. Du grand art. La police et la gendarmerie n’y voyaient que du feu ! Et ça, c’était le génie de Abdoulaye Faye car c’est lui qui organisait tout. D’ailleurs, ses problèmes de santé ont commencé véritablement le jour où il s’est fait tabasser violemment par les policiers à hauteur du cinéma El Malick. Ce jour-là, comme toujours, tous les responsables de l’opposition avaient détalé. Lui, il avait résisté crânement et avait été battu sévèrement. Depuis lors, il trainait des séquelles de la bastonnade reçue.

Racontez-nous donc une autre anecdote sur Abdoulaye Faye…

Je me rappelle qu’une nuit, il est venu chez moi vers une heure du matin pour me demander de l’accompagner à un endroit où passe actuellement le prolongement de la VDN. Un endroit où il y avait des marécages et une sorte de rivière, avec plein de serpents et même, disait-on, des crocodiles. Il me disait qu’il fallait que nous y allions absolument car un marabout lui avait remis un gris-gris qu’il devait plonger dans la rivière à l’endroit le plus profond. Le marabout lui avait assuré que si l’opération était faite, le secrétaire général national sortirait de prison — où il se trouvait alors — dans les 24 heures. Il faisait sombre, l’eau était froide et contenait toutes sortes de bestioles. Nous y avons pénétré jusqu’à ce qu’elle arrive au niveau de nos poitrines. On a laissé là le grisgris avant de ressortir tout tremblants de peur. Evidemment, le marabout avait raconté des histoires à Abdoulaye Faye puisque, après cet épisode, Wade est resté encore pendant des semaines en prison !

A-t-il au moins bénéficié de l’assistance du Pds lors de sa maladie ?

Il n’a vu personne à part deux ou trois personnes qui passaient de temps en temps ! Malgré cela, il est resté indéfectiblement attaché au Pds. L’autre jour, quand je suis passé, il s’était fait nouer un foulard du Pds autour du cou car c’était l’anniversaire de Me Abdoulaye Wade. Et pourtant, il était mourant ! Pour dire combien il tenait à ce parti et à son leader. A ses funérailles, ils étaient tous là. Il y avait la délégation gouvernementale conduite par Abdoulaye Diouf Sarr, les Pape Diop et Modou Diagne Fada étaient là de même que les responsables du Pds. Tous ces gens sont des libéraux. Je leur ai dit qu’ils doivent se retrouver car appartenant tous à la même famille pour éviter que le pouvoir ne tombe entre de mains inexpertes. Ils ont le devoir de réaliser l’unité de la famille libérale.

Oui mais, le fait que vous ayez quitté le Pds n’a-t-il pas terni vos relations avec Abdoulaye Faye qui, lui, était le gardien du Temple ?

Non, au contraire ! Quand le Comité directeur nous excluait du Pds, Farba Senghor et moi, il avait été le seul à avoir voté contre. Babacar Gaye s’était abstenu. Abdoulaye Faye savait que j’avais raison en proposant que le Pds ait un candidat de substitution pour la présidentielle de 2019.

 

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